2015-05-11 16:39

«Notre ambition? Intégrer le programme scolaire»

Lutte contre les dérives d'Internet

L’ONG genevoise Action Innocence fête quinze ans de sensibilisation aux dangers du Net, pour les ados comme pour les petits de 4 ans.

Action Innocence: rencontre avec la directrice Tiziana Belluci.

Action Innocence: rencontre avec la directrice Tiziana Belluci.

(Photo: Laurent Guiraud)

Une chambre vide, un écran et le message suivant: «C’est dans sa chambre que votre enfant fait les pires rencontres». Ou le portrait d’un homme, couvert par un masque représentant un visage d’enfant, et le message: Superlulu, 13 ans, cherche nouveaux amis... Les campagnes de sensibilisation aux dangers d’Internet d’Action Innocence ont marqué les esprits. Cette association genevoise s’engage depuis quinze ans pour combattre les dérives d’Internet et protéger les enfants.

Des années d’intervention dans les écoles, d’informations auprès des parents. Mais aussi des années de lutte contre la pédocriminalité avec les polices de plusieurs pays. Action Innocence organise mardi soir un gala à l’Hôtel Intercontinental et en profite pour fêter son anniversaire. Retour sur quinze ans d’existence avec sa directrice, Tiziana Bellucci.

Quels ont été les points forts de votre action?

Entre 2000 et 2006, notre préoccupation première, qui est d’ailleurs toujours d’actualité, se focalisait sur la mauvaise rencontre sur Internet, comment se protéger contre les inconnus notamment rencontrés sur les chats. Puis les ordinateurs ont quitté le salon pour la chambre des enfants et ceux-ci surfent alors seuls sur Internet, ils sont livrés à eux-mêmes. Nous avons alors lancé, en 2009, une campagne qui s’adressait aux parents. C’était un grand cri, intéressez-vous et mettez des limites! Enfin, en 2012, avec la mode de se «googliser» ainsi que l’émergence d’applications qui permettent de capturer l’instant présent et de le mettre immédiatement en ligne, nous avons axé notre campagne sur la protection de l’identité numérique. Nous voulions rendre les jeunes attentifs au fait qu’ils créent leur propre image sur Internet, mais qu’on leur en crée aussi une et que tout ce qu’ils publient peut être exploité. Et que sur Internet le droit à l’oubli n’existe pas. Ce thème prend de l’ampleur et demeure l’une de nos priorités.

L’essentiel de votre action se concentre dans les écoles, pourquoi?

C’est le meilleur moyen pour toucher le plus grand nombre de jeunes. Nous sommes intervenus avec nos modules de prévention en premier dans les écoles privées en 2002, puis un an plus tard dans le public. Rien qu’en 2014, nous avons sensibilisé plus de 32 000 élèves en Suisse romande dont plus de la moitié à Genève et nous dépassons les 200'000 élèves depuis la création d’Action Innocence! Mais nous ne parvenons pas à répondre à toutes les demandes. Notre ambition est que notre programme soit intégré dans le cursus scolaire et pris en charge par le Département de l’instruction publique (DIP) qui nous autorise à intervenir dans les écoles mais ne nous soutient pas financièrement. Nous consacrons un demi million de notre budget provenant de donations pour ces interventions dans les écoles.

Le plan d’étude romand intègre pourtant un cours sur les technologies. Insuffisant pour sensibiliser les élèves?

C’est un bon début mais cet enseignement est hétérogène, tout comme les connaissances de l’enseignant sur le sujet et le matériel mis à disposition des élèves. C’est une introduction à l’utilisation de ces outils, mais l’aspect prévention est bien souvent encore inexistant…

Depuis plusieurs années, vos actions visent aussi les parents, indispensable?

Les parents ne se préoccupent pas assez de ce que leur enfant font sur Internet et ce qu’ils peuvent y trouver. Par manque de curiosité mais surtout à cause d’une méconnaissance de l’outil. N’ayant pas grandit avec Internet ils ont aucun repères éducationnels et pas de souvenirs d’interdiction. Cependant, il ne s’agit pas de diaboliser Internet mais de mettre des garde-fous.

Les outils évoluent. La généralisation du portable a-t-elle complexifié votre tâche?

Oui, c’est certain. Le smartphone est un outil nomade, l’enfant l’a tout le temps sur lui. Cela rend le contrôle plus difficile. Autre point négatif: avant, quand un élève était par exemple victime de harcèlement, cela se passait à l’école et dans son périmètre immédiat. Quand il rentrait chez lui, il pouvait souffler. Maintenant il n’a plus aucun répit. Certains problèmes, comme le harcèlement, on toujours existé et ne sont pas le résultat de l’émergence de nouveaux outils. En revanche, ils sont amplifiés, leur diffusion est plus large et se décline sept jours sur sept et 24h sur 24h…

Les utilisateurs aussi évoluent, ils sont de plus en plus jeunes !

En 2003, nous n’intervenions dans les écoles que auprès des 11 ans, ça correspondait aux premiers contacts avec Internet. Mais aujourd’hui, bon nombre d’enfants de 8 ans possèdent déjà un compte Facebook, jouent à des jeux en ligne, regardent des vidéos sur YouTube! Il y a trois ans, nous avons adapté nos programmes de prévention afin de nous adresser aux enfants dès 8 ans. A ce jour, nous réfléchissons à des modules qui s’adressent aux enfants plus petits.

Quels sont vos prochains défis?

Mon inquiétude actuelle est la prise en charge des «victimes», de cyberharcèlement par exemple. Il faudrait mettre en place systématiquement une cellule dans chaque école, composée de professionnels formés à ces problématiques. A ce jour, je suis surprise d’entendre que lors d’un cas de diffusion d’images portant atteinte à un élève, la solution trouvée soit de le changer d’établissement! Les photos compromettantes arriveront dans la nouvelle école avant l’élève! Il faut pouvoir mieux informer, repérer et traiter.

D’autre part, nous devons toucher encore davantage les parents. Notre prochaine étape est d’être plus présents en ligne, au travers d’une plateforme, afin qu’ils puissent bénéficier de notre expertise et de nos conseils. Enfin, nous devons encourager les professionnels, à s’informer d’avantage des dérives lies aux technologies. Les enseignants, les éducateurs, les pédiatre doivent se mobiliser et s’investir dans le débat. Pour ne citer qu'un exemple: lors de leur consultation, les gynécologues parlent de contraception mais ils pourraient aussi aborder la notion de sexting (ndlr: qui consiste à envoyer une photo de soi à connotation sexuelle).

Dernier volet de votre action: la lutte contre la pédocriminalité sur Internet

En 2003, nous avons lancé le programme AntiPedoFiles. Nous développons, à l’intention de la police, des logiciels pour l’aider à détecter les internautes qui diffusent et échangent du matériel pédopornogaphique sur des réseaux de partage de fichiers (peer to peer) et d’ensuite remonter jusqu’à leur adresse IP. Ce logiciel est fourni gratuitement et actuellement plusieurs pays l’utilisent, dont la Suisse, la France, l’Autriche et Monaco. Le programme AntiPedoFiles est mené par des ingénieurs de l’Association et nous collaborons également avec des étudiants de l’EPFL.

Tribune de Genève