2016-03-04 17:01

Quand le poker devient un sport de matheux

Cartes

Des tournois sans argent sont désormais organisés par une société genevoise. Succès galopant. L’idée? Promouvoir un jeu où la technique supplante le hasard. Reportage et explications.

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Elle hésite longuement. Jette un nouveau coup d’œil furtif à ses deux cartes. Tâche de lire une fois encore le visage fermé de son voisin. Puis se décide à suivre, en poussant un paquet de jetons sur le tapis. La messe est dite. Les cartes sont retournées. Un as dans chaque main. Un autre sur la table. Mais l’adversaire a hérité en plus d’une couleur. La jeune femme vient de perdre la moitié de son pactole. Franc sourire du vainqueur. Pâle sourire de la demoiselle. «J’aurais dû écouter mon cœur», glisse-t-elle. «Il me disait de laisser tomber.»

Nous sommes à la rue de Lausanne, au Sphere Elvis Billiards Lounge, voué, comme l’indique son enseigne, au billard américain. Mais depuis un mois, ce grand bistrot se transforme en club de poker chaque semaine. En ce mardi soir, une vingtaine de joueurs répartis en trois tables tapent donc le carton. Ça rigole. Ça papote. Ça cogite aussi. Mais, mais, mais… les jeux d’argent sont interdits par la loi, pestez-vous sans doute. Certes. Mais ici, on ne joue pas pour des sous, mais pour un classement, et un éventuel voyage à Las Vegas pour le meilleur du championnat annuel. Ici, on joue pour la beauté du sport.

Cigare et whisky

Voilà le concept d’une jeune boîte genevoise baptisée Infinite Player: organiser des tournois hebdomadaires, sans mise monétaire, aux quatre coins de la Suisse romande, dans des établissements partenaires. De ces zincs associés, il y en a déjà six dans le canton, qui paient la prestation à ladite société. D’ores et déjà, quelque 150 joueurs s’inscrivent régulièrement sur le site pour participer aux soirées. Appelons ça un démarrage en trombe. Mais tout de même, taper un poker sans quelques billets à la clé, est-ce bien palpitant? N’y a-t-il pas là, même, comme une contradiction fondamentale? «D’abord, on n’a pas le choix», sourient David Delbé et Davins Jacquelin, jeunes cocréateurs d’Infinite Player. «En Suisse, la législation interdit les jeux d’argent en dehors des casinos. Et puis on a envie de débarrasser le poker de sa vieille image. Vous savez: le flambeur avec son cigare et son whisky. L’idée, c’est de proposer un jeu à la fois sportif et social, recentré sur la convivialité, la technique et l’adresse.»

Le néophyte pourrait certes ricaner en entendant ça. Pour lui, le poker demeure affaire de chance, de bluff et de cash vite acquis. Ben, non. Pas vraiment. Plus vraiment. Après le gros engouement des années 2000 pour le jeu online, ce «sport» connaît un nouveau boom auprès de la jeunesse grâce à son côté… mathématique. Le tripot clandestin à l’ancienne demeure, évidemment. Mais la nouvelle vague d’adeptes entraîne le jeu sur un terrain plus relax et qualitatif.

«Les gens imaginent le hasard comme une composante centrale, alors que pour les bons joueurs, il ne représente qu’un aspect du jeu», explique le Vaudois Daniel Duthon. Huitième joueur suisse, ce chef d’entreprise passionné et fringant parcourt le monde pour pratiquer «son hobby». Ce n’est pas un pro, donc. Mais pas vraiment un simple amateur non plus. D’ailleurs, on le rencontre dans un bar nyonnais entre un tournoi à Dublin et un autre à San Remo. «La concentration, l’observation de ses collègues de table, la mémorisation de leurs mises, le calcul des probabilités s’avèrent bien plus importants», insiste-t-il. «Sans oublier la bonne gestion de sa bankroll (entendez son capital de jeu). Un bon joueur, qui a une vision juste de ses moyens, de la manière de les optimiser, ne devrait jamais perdre d’argent.»

Le calcul des probabilités? Vraiment? Les pros miseraient-ils avec une calculette cachée sous la table? «Il existe des statistiques que l’on a tous mémorisées. Par exemple, s’il me manque un pique pour avoir une couleur, je sais que j’ai 36% de chances de le toucher en fin de main. A partir de là, il s’agit d’évaluer, en considérant les possibilités de gain, si le jeu en vaut la chandelle.» On n’est pas sûr d’avoir tout pigé. Mais OK: l’arithmétique a sa place sur le tapis vert. «Parmi les jeunes joueurs, on croise d’ailleurs nombre d’étudiants en maths.» Ce qui n’est pas un hasard, si l’on ose dire.

Joueurs internationaux

Revenons dans notre club de billard genevois transformé en salle de poker. Le tournoi a démarré à 20 h. A 20 h 45, un jeune participant barbu et souriant se retrouve le premier plumé. Il quitte le bistrot tout sourire, sous les applaudissements. Bon esprit. L’as des cartes Daniel Duthon est gentiment venu disputer le tournoi, au milieu des amateurs éclairés et francs novices. En face de lui, un jeune Chilien concourt ainsi pour la première fois. «J’ai eu moi-même la chance de me retrouver à la même table que de très grands joueurs internationaux. Ce qui n’arriverait jamais dans un tournoi d’échecs, par exemple. Que des pros et des débutants puissent jouer ensemble, cela fait aussi partie du monde du poker.»

Jamais avare de sa science, Duthon commente le jeu et prodigue des conseils à ses adversaires d’un soir. Avant de… remporter le tournoi. Comme quoi, le poker n’est décidément pas qu’une histoire de chance.

Inscriptions aux tournois de poker sans mise. www.infiniteplayer.ch

Tribune de Genève