2016-05-07 19:33

Ses mains ont la parole

Rencontre

La virtuose géorgienne Khatia Buniatishvili, aussi expressive sur un canapé que derrière son piano, évoque son rapport à l’art en marge de la sortie de «Kaleidoscope».

La très belle pianiste géorgienne Kathia Buniatishvili avec sa chevelure belle et rebelle.

La très belle pianiste géorgienne Kathia Buniatishvili avec sa chevelure belle et rebelle.

(Photo: DR)

  • Therese Courvoisier

Le claquement de ses talons – régulier comme celui d’un métronome – sur le sol annonce l’arrivée de Khatia Buniatishvili (28 ans) dans le lobby d’un grand hôtel genevois. Chemise oversize blanche, pantalon noir serré, fidèle à ses habitudes, elle porte comme unique bijou son rouge à lèvres vif et la flamme qui brille dans ses yeux dès que le sujet de la conversation la passionne. Musicienne-née ou presque, elle s’inquiète du bruit ambiant au moment d’enregistrer l’interview et prend place sur un canapé à quelques mètres seulement d’un piano. Et, même sans contact avec les touches, ses mains dansent sans cesse pour rythmer la conversation, quand elles ne sont pas en train de remettre en place ses boucles, belles et rebelles comme elle.

Un nouvel album, des concerts et récemment Ice Legends, le spectacle sur glace de Stéphane Lambiel à Genève. Une première pour vous?

Non, j’avais déjà collaboré à Art on Ice. J’aime l’idée de mêler musique live et patinage. C’est à cette occasion que j’ai rencontré Stéphane Lambiel, que j’ai tout de suite particulièrement aimé. Pour moi, il n’est pas un sportif, c’est un artiste. Comme un grand danseur de ballet mais sur la glace, un poète. Je me suis dit que nous pouvions faire de grandes choses ensemble. Pour lui comme pour moi, le moment qui précède ou qui suit un morceau est très important. Le son se met en scène dans le silence, et le mouvement se met en scène dans l’espace. C’est rare de croiser des gens aussi doués; donc, quand il m’a approchée, je n’ai même pas hésité.

«Sur scène, je me donne complètement, je m’abandonne les yeux fermés, je deviens immatérielle»

Votre moteur, c’est l’émotion. Mais celle que vous ressentez ou celle que vous procurez?

Les deux, je pense. C’est une circulation d’énergie entre moi et les gens qui m’écoutent. Cet échange de ressentis est une forme d’art. C’est évidemment différent quand on s’exprime sur un disque, mais toujours est-il que c’est notre musique, notre interprétation qu’ils écoutent. Sur scène, je puise mon émotion des notes, mais mon énergie est celle que je reçois du public et des autres musiciens. Je me donne complètement, je m’abandonne les yeux fermés, je deviens immatérielle. La sonorité est pour moi une sorte de méditation. La rigueur, le contrôle total, ce n’est pas du plaisir.

Depuis petite, vous associez justement le piano au plaisir et pas à une obligation d’aligner les gammes…

J’ai eu une certaine discipline, mais en effet pas de gammes. Je n’aimais pas ça, et heureusement ma maman était d’accord avec moi. Autant directement travailler les œuvres plutôt que s’astreindre à un travail de type scolaire. Cela n’apporte rien artistiquement ni techniquement d’ailleurs, parce que, si vous travaillez les Etudes de Chopin, votre technique va forcément s’améliorer. Ma mère me connaît très bien, elle savait que j’avais besoin de liberté et de difficultés. Ensuite j’ai souvent changé de professeur – ce n’était pas ma volonté, mais le hasard – et chacun essayait son truc avec moi, mais, à chaque fois, Maman était là pour me libérer de leurs méthodes.

Qui est Khatia quand elle est loin de son piano?

Difficile, même là je suis tout près! En fait, je n’ai pas beaucoup de temps pour moi: voyages, hôtels, répétitions, un peu de sport, interviews, repas et récitals, mon emploi du temps déborde! Heureusement, j’ai énormément d’énergie et je l’utilise à bon escient en donnant autant de concerts. J’aime cette vie chargée, j’ai appris à en profiter au maximum, à voir les choses autrement. Là, je ne considère pas cet exercice comme une interview, mais une conversation avec quelqu’un de sympathique où je suis en confiance et je peux m’ouvrir, être sincère.

Vous n’aimez pas les étiquettes, mais que pensez-vous de celle d’ambassadrice de la musique classique auprès des jeunes grâce à cette forte personnalité qui dérange parfois les moins ouverts d’esprit…

C’est très joli ce que vous dites. Si c’est le cas, j’en suis ravie. Une chose est sûre: c’est qu’à chaque fois que des jeunes ou des enfants assistent à mes concerts, il y a une très forte connexion que je ressens immédiatement. Ils voient que je n’essaie pas de jouer un rôle, de me mettre sur un piédestal. Je ne suis pas snob, je ne représente aucune élite. Je leur explique que, quand je joue, j’écoute aussi la musique et je découvre également de nouvelles choses. Je ne sais pas tout. Comme on n’attend rien d’eux intellectuellement, mais plutôt émotionnellement, ils n’ont pas peur et, quand on n’a pas peur, selon moi, on commence à aimer.

Vous ne répétez jamais les œuvres en entier, pourquoi?

Je ne me suis jamais posé la question. Je pense en fait que la vraie interprétation naît pour la première fois sur scène, où l’unité de l’œuvre est centrale. Dans les concours, certains jouent très bien et passent d’une ambiance à l’autre au cours de l’exercice, mais ce n’est qu’une suite de passages au lieu d’un tout. Il faut un sens intuitif de dramaturgie, selon moi, et commencer et finir dans un seul souffle.

Vos mains sont-elles assurées?

Oui. Je n’y avais pas pensé, mais on m’a demandé de le faire. Ce n’était pas vraiment mon désir mais une nécessité. Parce que, si demain je ne peux plus être pianiste, cela peut poser pas mal de problèmes!

Comment vous en occupez-vous?

Je ne fais rien! Je pense que cela doit être le seul endroit de mon corps que je ne soigne pas. Je ne fais pas de manucure et je coupe mes ongles très courts. Regardez (elle frotte doucement la pointe de son index sur le dos de ma main), c’est exprès: je garde cette peau dure et très moche au bout de mes doigts pour éviter de souffrir quand je joue. Je suis comme un jardinier: mes mains sont mes ouvriers.


Victoria Hall, Genève Ve 27 mai à 20 h. Informations et billetterie www.culturel-migros-geneve.ch

Tribune de Genève