2016-05-26 09:00

«Aux armes, Yézidis!» Reportage au nord de l'Irak

Reportage en Irak

Un camp d'entraînement est financé par la communauté Yézidie, notamment la diaspora européenne.

<b>Entraînement</b> Des volontaires des Unités de protection de l’Ezidkhan (HPE). ?

Entraînement Des volontaires des Unités de protection de l’Ezidkhan (HPE). ?

(Photo: EMILIENNE MALFATTO)

  • Emilienne Malfatto

C’est fini. Ils n’ont plus confiance. Les Yézidis de la région du Sinjar, dans le nord-­ouest de l’Irak, ont presque tout perdu lors de l’offensive du groupe Etat islamique (Daech) en août 2014: foyers, amis, parents, toute leur vie d’avant. Ils ont en revanche gagné une certitude: ils ne peuvent compter que sur eux-­mêmes. Alors, au pied du mont Sinjar, massif pelé posé à la frontière entre l’Irak et la ­Syrie, dans un camp de fortune entouré de grillages et de moutons, des centaines d’hommes et de femmes Yézidis s’entraînent. Ce sont les tout nouveaux volontaires des Unités de protection de l’Ezidkhan – les terres yazidies –, qui entendent défendre eux-­mêmes leur peuple.

Le traumatisme fondateur

«Nous voulons que les Yézidis réfugiés dans les camps du Kurdistan puissent revenir au Sinjar et s’y sentir en sécurité», explique Haydar Shasho, 46 ans, leader des Unités de protection de l’Ezidkhan (dont le sigle est HPE en kurde). Des rafales de vent secouent la tente où il est réuni avec les autres commandants. A l’entrée, deux volontaires préparent du thé dans deux immenses bassines. De temps en temps, des hommes en armes entrent, se servent un verre et repartent.

«Il y a eu dans le passé des tentatives pour former des groupes d’auto­défense Yézidis», raconte Haydar Shasho. Notamment à l’été 2014, pendant les semaines précédant l’offensive de Daech sur Sinjar. «Mais les responsables locaux du PDK (ndlr: Parti démocratique du Kurdistan, au pouvoir à Erbil) avaient refusé toute initiative.» Dans une interview publiée le 2 août, la veille de l’offensive djihadiste, un leader local du PDK avait assuré que ses hommes défendraient les habitants en cas d’attaque. Le lendemain, ils fuyaient. «Depuis, on a compris qu’on ne peut compter que sur nous-mêmes», lâche Haydar Shasho.

Après l’offensive de Daech, des groupes armés Yézidis, appelés HBS (Unités de protection de Sinjar) et soutenus par le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan turc), se forment, avec, à leur tête, Haydar Shasho. Un homme dont les activités et la popularité déplaisent fortement à Erbil, ­au point qu’il est arrêté en avril 2015 pour son rôle de leader de milice «illégitime», qui, à l’époque, aurait cherché un soutien financier et matériel auprès de milices chiites alliées de Bagdad. Depuis, les HBS ont changé de nom, devenant les HPE et prenant leurs distances­, officiellement du moins, avec tous les autres groupes et partis, y compris le PKK. Une manière, peut-­être, de calmer l’ire du PDK, dont le PKK est le grand concurrent au Sinjar.

Peu d’armes, pas de munitions

Le camp est financé par la communauté Yézidie, notamment la diaspora européenne. Mais les vaches restent très maigres. Chargé de l’instruction au maniement des armes, Saad – qui se fait appeler Bryan depuis qu’il a travaillé comme interprète auprès de l’armée américaine – ne le cache pas: les HPE manquent cruellement de matériel. «Comment voulez-vous qu’on leur apprenne à utiliser des armes si nous n’en avons pas? râle-­t-­il. On ne peut rien faire… Il faut le dire en Europe! On a besoin d’aide, de matériel.»

Ce matin, Bryan arpente le camp, kalachnikov à l’épaule: il doit la restituer à son propriétaire. «On manque tellement d’armes que, hier soir, j’ai dû emprunter des kalach’ à droite et à gauche pour en fournir aux mecs de garde… Ceux qui ont des armes chez eux les apportent, on se débrouille avec les moyens du bord», explique­-t-­il. Mais, même quand il y a des armes, «on ne fait pas tirer au fusil: les balles coûtent trop cher, on en a peu».

Sans armes ni munitions, cette «instruction» est peut-­être avant tout une façon d’insuffler un esprit de corps aux HPE, de faire «comme si». «On applique grosso modo les méthodes du Ministère de la défense irakien, explique Pir Jendo Gharib, instructeur replet et souriant. Beaucoup d’instructeurs sont des anciens de l’armée irakienne: il y a de la gymnastique, des techniques de relaxation…»

Pour le moment, les volontaires défilent au pas de l’oie en faisant voler des nuages de sable. Beaucoup sont en civil: les uniformes manquent. «C’est pas les filles qu’il faut regarder, c’est droit devant vous!» crie soudain l’instructeur à quelques volontaires distraits.

La révolution des femmes

Dans un coin du camp, un peu à l’écart, une vingtaine de très jeunes femmes: les recrues féminines des HPE, qui commencent leur entraînement ce matin. «Je me suis engagée pour pouvoir me défendre moi-même», explique Sevé, en jean et pull élimés. Murmure d’approbation. «Il y aurait eu moins de sang si les yazidies avaient pu se défendre», confirme Ghazal, petit visage en forme de cœur sous un béret rouge. L’enlèvement de milliers de femmes yazidies a fait bouger les lignes dans la communauté conservatrice. Toutes, ici, se sont engagées avec l’accord de leur famille.

«Au début, j’étais vraiment surpris», lâche Abu Ali, un des instructeurs dont l’épaisse moustache ardoise semble vouloir pallier la calvitie. «Je n’aurais jamais cru qu’on construirait un camp militaire où une partie des recrues seraient des femmes, avoue le gaillard de 48 ans. Mais elles sont super.» Regard affectueux vers les filles. «Nerguez est meilleure que moi au tir.» L’intéressée s’empourpre. Nerguez, 19 ans et des joues d’enfant, est chargée de la formation des volontaires de sexe féminin. Fille d’instructeur – ancien gradé de l’armée irakienne­ –, elle a suivi l’entraînement des hommes. Mais, précise-­t-­elle, elle savait déjà tirer à la kalachnikov et utiliser des fusils de sniper avant de venir: ses frères lui ont appris.

«Ici, on va vous traiter en soldats, pas en filles», souligne Haydar Shasho, qui passe voir les nouvelles volontaires. «Nous avons un numerus clausus pour les volontaires de sexe masculin, explique-t-­il, mais pas pour les femmes: nous les acceptons toutes.» Les HPE comptent déjà 6000 inscrits, dont plusieurs centaines de femmes.

L’autonomie: un rêve lointain

L’objectif est maintenant de rejoindre une autorité «officielle», car les HPE ne sont actuellement qu’une milice. «Nous devons faire partie soit du Ministère de la défense irakien, soit du Ministère des peshmergas kurdes afin de pouvoir recevoir un soutien financier ou matériel», explique Haydar Shasho. A terme, les HPE ambitionneraient de devenir une force politique qui pourrait réclamer que la région du Sinjar devienne un gouvernorat à part entière, afin notamment de disposer d’un budget propre.

Pour le moment, les Yézidis s’efforcent de manœuvrer avec prudence et diplomatie dans des jeux de pouvoir complexes – tant à Bagdad qu’à Erbil, en crise politique et économique. Après les vives tensions du printemps 2015 avec le PDK, Haydar Shasho doit notamment éviter de froisser le Kurdistan, qui aurait la possibilité –­ en cas de vraie discorde ­ – de couper la route d’approvisionnement du Sinjar. Embûches politiques, luttes d’influence sur une région stratégique, et Daech toujours présent à quelques kilomètres: la route s’annonce longue pour les combattants Yézidis.

Tribune de Genève