2016-12-13 10:30

Genève sous la plume des écrivains voyageurs

Littérature

Une conférencière analyse l’image de la Cité de Calvin dans la littérature.

Dostoïevski: «Ce n’est pas une ville, c’est un calvaire! Des vents et des tornades pendant des jours entiers. (…) Et quels petits vantards épris d’eux-mêmes! Car c’est un trait de particulière bêtise d’être ainsi content de tout. Tout ici est sale, pourri, tout ici est cher.»

Dostoïevski: «Ce n’est pas une ville, c’est un calvaire! Des vents et des tornades pendant des jours entiers. (…) Et quels petits vantards épris d’eux-mêmes! Car c’est un trait de particulière bêtise d’être ainsi content de tout. Tout ici est sale, pourri, tout ici est cher.»

(Photo: VASSILI PEROV)

Elle a choisi de mettre en avant des écrivains de l’Europe centrale et orientale, moins connus qu’un Voltaire ou un Rousseau, pour leur approche «intéressante». Rennie Yotova, professeure de littérature francophone à l’Université de Sofia, donnait récemment une conférence à Uni Bastions sur «l’image de Genève vue par des écrivains voyageurs». Nous verrons qu’elle est multiple.

Pour la spécialiste, Genève est la ville suisse la plus commentée. «Je n’oserais pas dire au niveau de Paris. Bien plus de textes ont été créés autour de Paris. Mais Genève peut rivaliser au niveau de la mythification.» Et la façon de regarder la ville a profondément changé au cours des siècles (lire l’encadré).

Le regard du Bulgare

Aleko Konstantinov est un auteur bulgare – dont il est difficile de trouver des traductions – pour qui Genève représente l’utopie pédagogique. «Après la libération de la domination ottomane, des intellectuels partent à l’étranger faire des voyages, explique Rennie Yotova. Lui va en Suisse, en France, aux Etats-Unis, et écrit des récits.»

Elle cite notamment son roman Baï Gagno, le tartarin bulgare. «Quand on veut critiquer un Bulgare, on dit: c’est un baï gagno. Un commerçant d’essence de rose. Il se croit plus malin que les autres, est très grossier dans son comportement. L’auteur le met dans diverses situations en Europe où il va contraster par ses manières, à l’opposé de la culture européenne que l’auteur prend pour modèle.» Pour Konstantinov, Genève est le temple de l’éducation et de la culture. D’ailleurs la Société des étudiants bulgares «Bratstvo» («Fraternité») fut fondée à Genève, le 17 janvier 1879. «Or, son personnage va se retrouver dans un café avec des compatriotes qui, au lieu d’être en salle de cours, passent leur temps à jouer aux cartes, à boire des bières et à s’amuser plutôt que de profiter de ce que la ville peut leur offrir.»

Des Français en compétition

Rousseau définit la ville de Genève comme «une des plus charmantes au monde», avec des habitants «les plus sages et les plus heureux» qu’il connaisse. Voltaire, installé aux Délices, décrit «le paysage et la simplicité vertueuse de la Cité de Calvin».

Mais les Français ne projettent pas seulement un regard fasciné sur la ville. Voltaire dit: «On y calcule, mais jamais on n’y rit.» «C’est une affirmation assez tranchée», commente Rennie Yotova. Stendhal définit le Genevois comme quelqu’un qui a «horreur de la légèreté française» et passe sa vie «dans le travail et la morosité». «Ce que disent les Français s’inscrit dans une compétition entre voisins», analyse-t-elle.

Mal du pays

Certains écrivains ne sont pas aussi glorificateurs. Lénine a vécu à Genève et a changé plusieurs fois d’adresse entre 1903 et 1908. «Que le diable m’emporte, quelle tristesse de devoir retourner dans cette maudite ville de Genève! J’ai le sentiment d’aller me coucher dans mon cercueil», écrit-il.

Le grand écrivain classique Dostoïevski a passé l’hiver 1866 à Genève. «Il avait des problèmes de santé, ne supportait pas le climat, était malade et très critique envers l’arrogance des hommes», précise Rennie Yotova en le citant: «Ce n’est pas une ville, c’est un calvaire. Des vents et des tornades pendant des jours entiers.» Pour Alexandre Herzen, à Genève «tout est parfait et magnifique, mais on y vit mal».

Selon la conférencière, ces propos n’ont rien à voir avec les critiques venant des Français. «Concernant Lénine, et pour tous les anarchistes russes, ce pays trop paisible ne pouvait pas être à leur goût. C’est tout simplement ça, un malaise par rapport à leur désir de faire la révolution perpétuelle. Pour Dostoïevski, son malaise physique lui fait voir tout en noir. Il était aussi en difficultés financières. Le motif de l’ennui est très intéressant, on le voit aussi chez d’autres étrangers, il s’explique par le mal du pays.»

C’est le cas chez Agota Kristof, une émigrée plus récente. «On ne voit presque pas transparaître la Suisse dans son œuvre, c’est son pays qui apparaît dans ses textes», explique la conférencière. Elle a vécu au bord du lac de Neuchâtel et était profondément dépressive. «Peu importe où elle se trouvait, elle était toujours déprimée. Pour tous ces auteurs, ce malaise interne est projeté sur leur vision de Genève, ils portent leur mal-être avec eux et n’arrivent pas à le surmonter.»

Le Jet d’eau d’Adam Biro

Adam Biro, né à Budapest, est très reconnaissant à la Suisse pour l’accueil qui lui a été accordé. Il a obtenu des bourses, du travail. «Il va parler de la Suisse comme d’un pays d’accueil. Il reste de 1963 à 1967 à Genève et va écrire des textes un peu humoristiques qui exploitent les clichés autour de la Suisse à partir d’histoires vraies.» Il raconte par exemple comment il a oublié sa montre sur un banc, est revenu et l’a retrouvée. «Il en tire des conclusions sur l’honnêteté des Suisses et va contribuer à leur donner une image extrêmement glorieuse.» Il narre aussi la gifle administrée par le père de la fille qu’il courtise, «tellement gigantesque et tonitruante que le Jet d’eau genevois a cessé d’éjaculer vers le ciel comme il le fait depuis son érection, et s’est couché piteusement en arrosant les promeneuses et les batelles».

Des Suisses d’origine étrangère

Si l’on considère maintenant les écrivains suisses venus d’ailleurs, Albert Cohen, dans Belle du seigneur, décrit le milieu des organisations internationales. «Il donne une image pas du tout flatteuse des employés de ces administrations», relève Rennie Yotova. Et pourtant, Genève reste sa ville d’écriture, d’inspiration, où il fait naître la passion entre Ariane et Solal.

George Haldas parle en termes poétiques de Genève, il l’appelle «la rose des vents au cœur de l’Europe». Pour l’experte, «c’est celui qui a le plus contribué à nourrir le mythe de Genève, notamment à travers La Légende de Genève. On peut le prendre comme un guide et se promener à travers la ville. Il n’y a presque pas de lieu qu’il ne va évoquer dans ses textes.» Il s’épanche notamment sur la gare Cornavin avec «sa rampe et son allure 1900» et devant laquelle, ancêtres des taxis, «stationnaient calèches et cabriolets avec leurs cochers bourrus et taciturnes».

A lire aussi Le goût de Genève Collection Le Petit Mercure, Mercure de France

Tribune de Genève

Lénine: «Que le diable m’emporte, quelle tristesse de devoir retourner dans cette maudite ville de Genève! J’ai le sentiment d’aller me coucher dans mon cercueil.»
Lénine: «Que le diable m’emporte, quelle tristesse de devoir retourner dans cette maudite ville de Genève! J’ai le sentiment d’aller me coucher dans mon cercueil.»
Adam Biro: «De 1963 à 1967, j’habitais l’une des rues les plus aristocratiques de Genève, la rue Beauregard. (…) Si (fait rarissime) je prenais un taxi pour rentrer chez moi, l’énoncé de l’adresse ne manquait pas de faire se retourner la tête du chauffeur.»
Adam Biro: «De 1963 à 1967, j’habitais l’une des rues les plus aristocratiques de Genève, la rue Beauregard. (…) Si (fait rarissime) je prenais un taxi pour rentrer chez moi, l’énoncé de l’adresse ne manquait pas de faire se retourner la tête du chauffeur.»