2017-11-23 07:15

Ils communiquent au resto avec la langue des signes

Sensibilisation

Des serveurs sourds ont remplacé le personnel d’un restaurant pour sensibiliser les personnes entendantes.

Les Cafés des signes ont commencé à Genève en 1999. Depuis, ils sont organisés dans diverses villes de Suisse romande.

Les mains s’agitent dans les salles tamisées du restaurant Le Calamar. Le temps d’une soirée, trois serveurs sourds se sont mêlés au service en salle du restaurant genevois. Pour les clients, le plus dur n’est pas de communiquer, mais de trouver une place libre. «On est entièrement complet», annonce, désolé, Guillaume Janin, le manager de l’établissement, à une cliente à peine entrée. Il est 19 h, et c’est comme cela depuis bien une heure déjà.

C’est la deuxième fois que le restaurant accueille un Café des signes. Le principe: les clients doivent s’initier à la langue des signes pour commander leur burger ou leur bière. C’est l’Association S5 (cinq comme les cinq doigts de la main) qui organise, en collaboration avec la Fédération suisse des sourds (SGB-FSS), ce rendez-vous. Et ce, à raison d’une fois par mois.

«Il y a environ 10 000 sourds en Suisse, dont 2000 en Suisse romande. Ces événements sont un moyen de sensibiliser, dans la bonne humeur, la population à un handicap qui ne se voit pas», explique Sandrine Burger, responsable médias Suisse romande pour la SGB-FSS.

Tutoriels vidéos proposés

Près de l’entrée, un groupe d’amis joue le jeu, et il se débrouille plutôt bien. Comme la majorité des personnes présentes ce soir-là, ils sont jeunes, entre 20 et 35 ans pour la plupart. La proximité avec l’Université y est sûrement pour quelque chose. Mais les cinq amis ne sont pas venus par hasard, c’est leur quatrième participation. Étudiants en pharmacologie à l’Université de Genève, Bruna (24 ans) et Simon (22 ans) prennent des cours de langue des signes auprès de l’association MedSigne. Elle a pour but de former des étudiants en santé de Genève (Faculté de médecine, Haute École de santé, sciences pharmaceutiques) aux bases de la langue des signes française (LSF).

«Venir ici, c’est le seul moyen pour nous de pratiquer, et de progresser, en dehors de notre cours. On a connu ces soirées grâce à notre professeur», explique Bruna. Simon regrette simplement que des casques pour les isoler du bruit ne soient plus distribués.

D’autres clients sont novices et s’aident de tutoriels vidéos disponibles sur des Ipad pour apprendre à signer «Bonjour», «Je souhaiterais un coca, s’il vous plaît» ou tout simplement «Merci». Certains se lancent et épellent leur prénom, grâce à un alphabet manuel disposé sur toutes les tables. Pour les échanges plus poussés entre les clients et les serveurs sourds, deux interprètes se relaient au cours de la soirée pour aider à la traduction.

Outre les habitués et les curieux, il y a les surpris. Au fond du restaurant, une tablée de quinze personnes, pour la plupart des médecins, découvrent sur le moment le concept de la soirée. «On a réalisé que le serveur était sourd quand il ne nous a pas répondu et que l’on a vu le logo «Café des signes» au dos de son t-shirt», raconte Minh Truong (28 ans). «Sa capacité à lire sur nos lèvres est impressionnante!» Le groupe profite de l’occasion pour en apprendre davantage sur la surdité.

Senad, l’un des serveurs, insiste auprès d’eux: «Nous sommes certes sourds, mais pas muets, car notre voix n’est pas atteinte. Et il faut parler de langue des signes, et non de langage», avant de les interpeller, avec un sourire: «Comment ferez-vous sans notion de langue des signes si un patient sourd arrive aux Urgences?»

Convaincre les restaurants

Ces soirées ne sont pas qu’une affaire de sensibilisation pour les entendants. C’est aussi un rendez-vous pour les personnes sourdes qui se retrouvent pour passer un moment convivial. Pour Nathalie Palama, responsable de l’Association S5, «ce qui réunit tout le monde, c’est la langue des signes. On aime changer d’endroit pour rencontrer de nouvelles personnes et découvrir des lieux avec des atmosphères différentes.»

Le prochain Café des signes aura lieu le 28 novembre au Café Enning (17 h 30-23 h), à Lausanne. «Enfin!» se réjouit Nathalie Palama. «Dans certaines villes, comme Lausanne, il est très difficile de convaincre les responsables de restaurants ou de cafés de nous recevoir. Il faut les rassurer et bien communiquer en amont.»

Tribune de Genève