2018-01-08 17:56

Une saga sur l’hôtel Beau-Rivage à la façon «Downton Abbey»

Littérature

Un roman historique met en avant les coulisses de l’établissement mythique, à l’image de la série britannique à succès.

L’écrivaine s’est tellement approprié l’histoire de l’hôtel qu’elle en sait presque plus que ses propriétaires.

L’écrivaine s’est tellement approprié l’histoire de l’hôtel qu’elle en sait presque plus que ses propriétaires.

(Photo: Laurent Guiraud)

Tout est véridique. L’assassinat de Sissi. La séance de patinage des Genevois sur leur rade gelée en 1891. Les visites du duc de Brunswick, qui légua sa fortune à Genève à condition de se voir ériger un mausolée qui occupe encore le jardin des Alpes jouxtant l’hôtel. Dans «Les Anges de Beau-Rivage», Hélène Legrais exploite la riche histoire de l’établissement de luxe, mêlant le destin de clients et propriétaires ayant bien existé à celui d’employés tirés de son imagination.

Comment une Catalane (lire bio express ci-contre) s’est-elle intéressée au passé de l’hôtel familial genevois? De passage en Suisse pour le vernissage d’une exposition, elle rencontre un peu par hasard Jacques Mayer, son copropriétaire, par l’entremise du maître verrier de l’établissement. Il lui fait visiter l’hôtel en racontant l’histoire des trois générations précédentes. L’écrivaine, fascinée, demande si un livre existe à ce sujet. «J’ai posé la question dans l’intention de l’acheter, pas de l’écrire, raconte-t-elle par téléphone. Comme on m’a répondu par la négative, j’ai dit que c’était dommage que j’habite si loin, car autrement je l’aurais bien écrit.» La boutade se concrétise dans l’esprit de Jacques Mayer, qui la rappelle longtemps après pour savoir si elle est toujours intéressée. «J’envisageais une histoire que l’on raconte depuis les coulisses, du point de vue du personnel, comme dans la série télévisée britannique Downton Abbey. Il ne connaissait pas.» Ainsi la protagoniste du livre, Adeline, est une orpheline savoyarde prise en pitié par trois femmes de ménage de Beau-Rivage qui la font embaucher.

Des morts et pas de vivants

La narration s’étale sur plusieurs générations jusqu’à la Libération en 1944, une date limite pour l’auteure. «Je suis historienne de formation, tant que les gens sont encore en vie, cela reste de l’actualité à mes yeux. La vérité ne sort généralement qu’après leur mort.» Hélène Legrais séjourne dans la Cité de Calvin à quatre reprises pour s’imprégner des lieux, et des romandismes dont elle parsème son récit à grand renfort de notes de bas de pages. De ses plongées dans les archives ressort l’obsession de Charles Mayer (deuxième génération de la famille) pour les nouveautés technologiques. Toujours à la pointe du progrès, il installe un des premiers ascenseurs de Suisse, et l’un des chapitres commence par la démonstration d’un système de nettoyage par aspiration centralisée. Le roman ne fait-il pas doublon avec l’album historique édité à l’occasion des 150 ans de l’hôtel? «Non, c’est complémentaire. Avec le roman, je plonge le lecteur dans l’histoire, il la vit en même temps que les personnages de l’époque et il y a plus de détails.»

Un travail de fourmi

Et le détail, elle s’y connaît, comme en témoigne Jacques Mayer. «Un jour elle m’a appelé pour me demander la date de naissance exacte de mes grands-parents. Je lui ai demandé pourquoi, elle m’a répondu qu’elle voulait savoir le temps qu’il faisait ce jour-là! Elle est comme un tailleur de pierre qui sculpte des détails que personne ne voit.» Elle-même s’amuse des aléas de ses recherches: «Concernant les obsèques du duc de Brunswick, j’ai vu des gravures où le corbillard passe place Neuve. Je me suis demandé si le tram existait déjà à cette époque, et j’ai fait une heure de recherche juste pour pouvoir écrire une seule phrase: «Le trafic était arrêté».»

Des surprises à la lecture

Jacques Mayer l’avoue volontiers, il a appris des choses sur son propre hôtel en la lisant. «Elle a utilisé un terme que je ne connaissais pas: «sommelier d’étage». Aujourd’hui on dirait garçon d’étage, car le sommelier est celui qui s’occupe du vin. Je lui ai fait la remarque, mais elle avait trouvé cette expression dans les archives. Moi-même je n’ai jamais eu le temps de lire les 7000 lettres de correspondance de mon grand-père…» Mais sa première impression à la lecture du manuscrit est la «perplexité. J’avais du mal à me détacher de mes souvenirs pour entrer dans le roman. Cette histoire imaginée par quelqu’un d’autre ne m’appartient pas, c’est un sentiment très étrange.» Cela dit, il affirme avoir lu dix-sept de ses romans et «aime énormément son style, elle a une grande empathie». Effectivement, l’ouvrage déborde de bons sentiments. À l’exception de cas d’agressions sexuelles qui résonnent singulièrement aujourd’hui, même si le manuscrit a été rendu bien avant l’affaire Weinstein.

Tribune de Genève

Hélène Legrais
Hélène Legrais(Photo: DR)