2018-05-24 19:37

Quatre chaperons et les quarante loups

Théâtre

Devenu quadra, le Loup engendre une exquise créature à seize pattes.

Dans la scénographie d’un Éric Jeanmonod particulièrement acéré, Blanche Hoecker est l’un des quatre chaperons rouges qu’épient les yeux pénétrants du loup. Ou du Loup.

Dans la scénographie d’un Éric Jeanmonod particulièrement acéré, Blanche Hoecker est l’un des quatre chaperons rouges qu’épient les yeux pénétrants du loup. Ou du Loup.

(Photo: ELISA LARVEGO)

  • Katia Berger

Mais quelle merveille! Que la Compagnie du Loup fête ses 40 ans d’activité avec le swing gracieux qui n’a cessé de la caractériser depuis 1978 ne surprendra personne. Que son esprit d’à-propos perce sous la babine comme quatre lames acérées, en revanche, mérite bien les hurlements de lycanthropes au moment des applaudissements! À ses débuts, donc, le collectif entamait sa carrière avec quatre «Contes de Grimm» méconnus. Après quatre décennies, il entre aujourd’hui dans une maturité plus cossue en se mettant un classique sous les dents: «Le Petit Chaperon rouge», lui-même redigéré au préalable par le dramaturge contemporain Joël Pommerat.

Chaîne multigénérationnelle

La règle mathématique du carré se superpose alors à la vocation essentielle du Loup, que sont la transmission et le passage de flambeau. Quatre metteurs en scène de la relève (Lucie Rausis, Cédric Simon, Maude Lançon et Ludovic Chazaud) articulent ainsi leur lecture d’un quart de pièce chacun en un cadavre exquis enchâssant quatre héroïnes préadolescentes (par ordre d’apparition Lucia Choffat, Flavia Potenza, Blanche Hoecker et Léonie Stassen, toutes issues des ateliers du cru), trois méchants loups diversement chenus (Cédric Simon, le jeune Mirko Blum et Roberto Molo), des narrateurs autant que des mamans (Christian Scheidt, Céline Goormaghtigh…), ou des «mamans de mamans» (Anne-Shlomit Deonna), et des arbres transgénérationnels à roulettes. Sans oublier un indispensable maillon de la chaîne: l’accompagnement musical, de la guitare au Thérémine, avec détour par le Mellotron et le sampler. Assuré non plus par Sandro Rossetti, comme à l’âge d’or, mais par le non moins génial Simon Aeschimann, évidemment nourri aux mamelles de la louve.

Théâtre rime avec Loup

On l’aura compris, les clins d’œil à l’histoire de la compagnie, à son identité, mais aussi à son devenir, pullulent comme puces sur pelage de canidé. Jamais la polysémie du verbe «jouer» n’aura suscité autant de seconds degrés au bord de l’Arve. Jamais l’humour maison, exacerbé par des acteurs pour la plupart venus d’ailleurs, n’aura si bien allié l’hommage à la recherche, la satisfaction des grands à la joie des petits. Mais la caresse théâtrale comprend qui plus est de mordantes allusions sexuelles – oui, sexuelles. Entre les lignes du texte de Pommerat, déjà, qui voit dans l’atemporel récit hérité du XIVe siècle le rite initiatique d’une fillette partie à la rencontre de sa féminité. Et aidée en chemin par une créature velue – «ma voix est devenue grosse», prévient le prédateur Molo.

Puis dans l’esprit du Loup, qui entend intégrer au désir amoureux toute forme de création artistique. Ici, sur le tapis de feuilles mortes où s’érige la maison maternelle – plus tard modulée en grand-maternelle – au cœur d’une forêt obscure sciée et recomposée par l’Éric Jeanmonod de toujours, les yeux qui viennent trouer l’espace ne sont autres que des projecteurs de scène.

Autrement dit, l’excitation causée par, tour à tour, l’ennui, la peur, la séduction, l’engloutissement, la libération du petit chaperon rouge ramène forcément au ravissement esthétique offert par le plateau. Par magie, loup animal et Loup théâtral s’imbriquent. Se font synonymes, le temps d’une heure à peine. Rusé comme un renard, malin comme un singe, «le Loup a la réputation d’être dangereux parfois», souffle la narration.

«Les 4 Chaperons rouges» Théâtre du Loup, dès 7 ans, jusqu’au 2 juin. Grande soirée de fête des 40 ans le 8 juin dès 18 h, 022 301 31 00, www.theatreduloup.ch

Tribune de Genève