2018-09-25 19:20

Une expo éphémère célèbre la démolition à venir dans le quartier de la Concorde

Art de rue

Des dizaines d’artistes ont pris d’assaut les huit immeubles du quartier voués à disparaître. Résultat enthousiasmant.

  • loading indicator

  • Thierry Mertenat

C’est là qu’il aurait fallu être le week-end dernier plutôt que de courir derrière l’actualité du centre-ville. À six petits arrêts de bus de la gare Cornavin. Là, c’était, pendant deux jours, vendredi et samedi, le quartier de la Concorde, transformé en atelier d’artistes à ciel ouvert. Du street art géant, à l’échelle des huit barres de trois étages chacune, en voie de démolition, sur cette parcelle située entre le chemin des Sports et celui des Ouches.

Les équipes au travail depuis lundi sont moins poétiques. Des hommes casqués, spécialistes de l’assainissement, du désamiantage, du tri raisonné des matières. «D’habitude, quand on arrive sur nos chantiers, c’est tout gris et sans âme», explique le jeune chef, avant de s’enthousiasmer comme ses collègues devant ces incroyables fresques murales qui partent du toit et finissent à la cave.

Un martin-pêcheur – identifié au premier coup d’œil par une ornithologue en herbe, Manon, une enfant du quartier – raconte à la perfection ce geste artistique éphémère. L’oiseau plongeur tient dans son bec un poisson, les ailes sous l’eau comme si l’immeuble s’était transformé en lit de rivière. L’effet est assez saisissant. Ce n’est pas le seul. À l’angle d’une façade, le peintre Salvador Dalí surgit avec son regard espiègle et sa moustache baroque, le visage plus vrai que nature, pendant que son égérie occupe la partie opposée du bâtiment.

Pas très loin, en remontant les allées impaires, on tombe sur Goldorak, ou quelque chose d’approchant, dans sa robotique surdimensionnée. Le rendu est à chaque fois de qualité supérieure, les fonds ont nécessité des kilos et des kilos de peinture, pendant qu’un bras élévateur équipé d’une nacelle embarquait les graffeurs à toutes les altitudes.

Partout, des chevalets aériens et un public venu en nombre assister à la réalisation de cette œuvre collective qui porte la signature de plusieurs associations genevoises sachant l’art de griffer l’espace urbain quand celui-ci est sur le point de disparaître ou de se transformer. Au début de l’été, c’est le pas très éloigné bowling de Meyrin qui a profité à son tour de leur passage remarqué.

«L’odeur de la bombe était partout dans le quartier pendant deux jours et deux nuits, raconte un habitant des Ouches. C’était génial de voir autant de jeunes artistes investir en même temps les lieux. Leur imagination débordante avait quelque chose de contagieux. Les enfants se sont mis à peindre à leur tour au pied des immeubles, des minifresques qui se découvrent à genoux.»

L’œuvre va disparaître

Il faut faire vite car cette exposition en plein air est sur le point de disparaître derrière les palissades de sécurité, annonçant l’arrivée des lourds engins démolisseurs. À l’angle de la rue, aux abords du premier immeuble, une pelle mécanique au godet miniature creuse la terre. La fosse s’élargit, le machiniste semble un peu découragé. Problème? Il cherche, sans la trouver, la conduite électrique enfouie dans le sol pour couper le courant à sa source. L’âme historique des Ouches fait de la résistance.

La plus belle œuvre de cette session de street art évoque la même chose. Elle est face aux voies ferroviaires, légèrement à l’écart. Un sombre squelette sous sa noire capuche. À la place des yeux, deux larmes en couleur. La mort qui pleure, toute seule dans son coin, en tenant dans sa main son outil de street artist. Allez la saluer au soleil couchant. À partir du 8 octobre, les murs tomberont les uns après les autres et tout ira très vite.

Tribune de Genève